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Yoann Rousset – Le chaudron à projets

Retirée dans son coin de bitume Avenue de la Marne, ses verrières gorgées de la chaleur de fin d’après-midi, l’EGS palpite et tonne d’une rumeur lointaine, celles des étudiants qui rempilent leurs affaires pour s’extraire dare-dare de leurs salles de cours. Au premier abord, rien ne semble distinguer la bâtisse des magasins qui le flanquent de part en part, et pourtant, si l’on s’aventure sur le parking et que l’on pousse la curiosité jusqu’aux devantures, que l’on traverse les rangs clairsemés des fumeurs et que l’on attrape la porte d’entrée, alors on ne manquera pas d’être impressionné par les vastes espaces où Yoann a jeté l’ancre depuis peu. S’il n’est pas retranché dans une salle laissée vacante pour échafauder son dernier plan d’envergure ou solutionner un problème d’importance, loin des suppliques et du tumulte, le front plissé par le labeur, vous le trouverez certainement dans ce hall aux dimensions de cathédrale, à la rencontre de ses élèves pour leur prodiguer des conseils ou quelque encouragement avec bienveillance.

Cette « marmite de projets » bouillonnante d’idées aspirait autrefois à des rêves de créativité pure : « Quand j’étais gosse, je voulais travailler dans la pub parce qu’à l’époque, je regardais les affiches publicitaires et je me disais, j’aimerais bien être celui qui les réalise ». Déterminé à matérialiser son désir en profession tangible, il s’inscrit à l’IUT Tech de Co de Bordeaux où il croise le fer avec ses premières notions de communication et de marketing ; contraint à la recherche d’un stage d’été à l’étranger, l’école lui propose une mission en Angleterre qu’il accepte sans regimber : « Je n’avais rien trouvé du tout – je pense avoir très mal cherché en fait, ma formatrice m’a dit qu’elle avait déniché une agence de com’ pour moi, j’ai accepté aussitôt ». Expédié sans formalité outre-Atlantique, il échoue sur le rivage d’une petite entreprise de trois salariés qui, s’ils lui ont beaucoup appris, ont toutefois sabordé ses illusions : « Je me suis aperçu que le monde de la com’, que j’avais tant idolâtré, en fait c’était tout pipeau. Ça continuait malgré tout à m’intéresser parce que j’ai aussi découvert le code à ce moment-là, on m’avait initié au PHP et à Illustrator ; je me suis dit, c’est génial, on peut créer des choses et les voir s’afficher sur un écran ! ».

Ces découvertes impromptues, qui lui font l’effet d’une théophanie, le conduisent à rempiler ses études du tout début pour approfondir ses compétences digitales. Après validation de son diplôme à l’IUT, Yoann rejoint les rangs de l’ESTEI où sa nouvelle passion s’enchâsse à point dans les univers naissants du numérique : « J’ai refait une licence de zéro – j’ai appris du graphisme, du code, c’était très pluridisciplinaire, avec la mise en œuvre de vraies méthodes professionnelles, c’était super enrichissant ». Craché trois ans plus tard sur le marché du travail, il se met à son compte plutôt qu’au service d’autrui et s’allie avec deux autres indépendants pour proposer davantage de prestations. Cette première tentative d’association tourne rapidement au naufrage : « Au bout de trois ou quatre mois, j’ai vite compris que ça ne marcherait pas, on n’était pas du tout sur la même longueur d’onde. Un midi, je leur ai dit que ce n’était plus possible, et l’après-midi, j’avais déjà tout préparé pour qu’on se sépare en bonne intelligence. Quand je prends une décision, c’est très rapide ».

Loin de le débouter du monde de l’entreprenariat, Yoann fait fi de ce premier échec et se remet en selle illico pour créer « 100 Pourcent », un nom « choisi par hasard » mais qui, à certains égards, évoque les champs pluridisciplinaires auxquels s’ouvre sa nouvelle boîte : « Je faisais un peu de tout, de la créa’, du dev’, du web, mais aussi beaucoup de print – des cartes de visite, des plaquettes, c’était le plus facile à vendre, car c’était concret, palpable ». Quelque temps après, une association avec un ami, cristallisée autour de « 100 Com », s’achève elle aussi en débâcle : « On a voulu lancer une agence de com’, lui à l’administratif, moi à la créa’, et on s’est vite aperçus qu’on avait oublié un truc, la partie commercialisation. Tout seul, ça allait très bien, mais à deux, on ne faisait pas assez de chiffre pour vivre correctement – je ne gagnais pas un euro, j’étais au RSA à l’arrache, mais j’avais tellement la niaque d’entreprendre que je voulais pas voir tout ça ». Une deuxième séparation mâtinée d’ennuis financiers conduit à la création de « Sans Créa » – ce qui n’a guère brisé la malédiction : « Je n’ai pas eu de revenus pendant plusieurs années, c’était une horreur. Tout ce que je gagnais, je le donnais à ma salariée. Là, je me suis dit, il fallait que j’arrête mes conneries ».

Néanmoins, les entrechocs du destin provoquent parfois des situations inattendues, et Yoann n’est pas resté longtemps au dépourvu : « J’ai rencontré un ancien collègue de Tech de Co qui avait un site de vente de mobilier, Delorm Design. Il voulait se lancer dans un autre projet, un peu plus conséquent, toujours dans le mobilier, alors je me suis associé avec lui et j’ai monté le site, Le Monde de Léa ». Cette fois-ci, le tragique ne sera pas au rendez-vous ; ce nouveau chantier, patiemment construit, porte ses pleins fruits malgré une période de chamboulements rocambolesques : « Cette époque-là était assez folle. Je venais de fermer Sans Créa, on décide avec ma femme de faire un enfant alors qu’on est coincés dans un T1, j’avais pas encore de revenus, pas de salaire, j’avais rien – donc je me suis dit, jusqu’au cou, jusqu’au bout ». Tête en avant, Yoann pourfend ses différents tracas et bénéficie d’un sacré alignement de planètes : « On a fait une demande de logement social, et par chance, ça a été accordé en deux semaines, je n’ai jamais vu ça ». Tout feu tout flammes, le site génère rapidement des bénéfices et permet à Yoann de se dégager un salaire confortable. Malheureusement, une fois n’est pas coutume, le conte de fées s’embrase lorsque Delorm Design et Le Monde de Léa fusionnent au sein d’une même structure : « Il y a eu des soucis avec l’un des associés, à la fois financiers et humains. Les relations se sont tendues, et à la fin, de fil en aiguille, il nous a rachetés ». Désarçonné pour la troisième fois par les vicissitudes de la vie, mais nullement enclin à rester vautré par terre, cette énième forfanterie le raffermit dans ses convictions : « Là où j’en étais, c’était clair que pour moi, travailler tout seul, c’est beaucoup mieux. Je pense être compliqué à gérer sur plein de points, mais quand je fais les choses, j’essaie toujours que ce soit constructif, je ne fais pas ça pour l’ego ».

Tenaillé par l’indicible, Yoann se retrouve figé à un carrefour inextricable : « J’étais encore à une période compliquée de ma vie – quand j’ai vendu mes parts, je venais d’acheter une maison avec tout un tas de travaux à faire, on devait se marier avec femme, j’étais sans perspective d’emploi, avec une vraie remise question, du genre “qu’est-ce que je vais faire de ma vie ?” ». Épaulé d’une main sûre par son père, qui lui apporte une aide salutaire tant dans les rénovations que par le temps de la réflexion, Yoann parvient à se recentrer au cœur de cet ouragan : « Je sortais d’une vraie phase complexe, tout ça générait beaucoup d’émotions, ça m’a tellement permis de prendre du recul. On ne se dit pas souvent les choses en famille, mais sans mon père, je n’aurais pas pu faire toutes ces choses. Il m’a tellement apporté, à tous les niveaux ».

Bousculé d’interrogations charnières, Yoann dessine lentement les contours d’un nouveau projet, et s’il a toujours aimé « expliquer les choses » pour les faire comprendre au plus grand nombre, rien ne le prédestinait pourtant au sacerdoce de la direction d’école : « J’étais déjà formateur depuis un moment auprès de plusieurs établissements ; au début, je n’avais pas la fibre professorale, mais je me suis vite aperçu que ça me plaisait : les échanges avec les étudiants, le côté créatif pour animer les cours, une certaine expérience de vie, aussi, à partager avec les jeunes ». Cela tombe à pic, car une fabuleuse opportunité déboule dans la foulée : « À cette époque, l’ESTEI se faisait racheter, et son directeur, avec qui j’ai conservé de bonnes relations, parle de moi à la boîte qui reprend le campus. Pour la première fois de ma vie, je me retrouve salarié, j’étais responsable pédagogique ». Ce nouvel alignement de planètes le propulse d’un éclair dans les coulisses de cet univers ; là, Yoann s’aperçoit que l’idéal le dispute à l’imparfait : « Dans le fonctionnement de l’école, j’ai découvert plein de choses qui me plaisaient, mais aussi plein de choses qui ne me plaisaient pas. Je m’investissais comme si c’était ma boîte, mais je me suis vite confronté aux réalités du terrain ». Décontenancé par les rebuffades et paralysé par l’impossible, Yoann se résout à démissionner avec cette fois, en filigrane, l’idée de monter sa propre école pour conjuguer le meilleur des deux mondes. Afin de donner corps à son ambition, il approche un autre campus pour établir un partenariat, mais cette tentative tourne à la désillusion : « Je présente mon projet à la directrice, que je connaissais puisque je donnais régulièrement des cours chez elle ; je lui parle de l’école, mon business plan, comment je voulais me développer, et quand je lui propose d’investir, j’apprends qu’elle est salariée, que ce n’est pas possible ».

Torpillé net dans son élan, la mine en berne, Yoann se croit embourbé dans un ixième Verdun professionnel lorsqu’une solution de repli s’offre à lui : « La directrice était malgré tout emballée par mon projet d’école et m’a proposé de m’embaucher pour le porter chez eux. Ce n’était pas vraiment ce que je voulais, mais j’ai dit ok – au pire, je pouvais m’en occuper quelque temps et le leur racheter plus tard ». Électrisé par ce nouveau chantier, Yoann s’investit à bloc et aligne sans sourciller les heures supplémentaires alors que son style novateur sans fard ni fariboles se heurte rapidement avec l’administration : « J’étais le petit trentenaire qui débarquait avec ses idées, son digital, ses process, avec la volonté de proposer des choses un peu différentes, certaines personnes se sont crispées, ça n’a pas été facile de s’entendre sur ce terrain-là. Au final, ça a duré un peu moins d’un an ».

Après une séparation à l’amiable, Yoann est rendu à sa liberté et débarque séance tenante à Pôle Emploi pour la première fois de son existence. Là, il en profite pour développer à grand trot son projet d’école numérique : « Je voulais faire les choses un peu différemment, j’avais envie de remettre les gens au cœur de la démarche, de réfléchir à comment les accompagner avec efficacité, tout ça en mélangeant ce qui fonctionnait bien dans les écoles où je suis passé. C’est comme ça qu’est née La Piscine ». Les prémisses de cette aventure s’avèrent aussi cocasses que tumultueuses, puisque Yoann prend possession de ses locaux trois semaines avant l’ouverture, et ce dans un état qui fleure bon la débandade ; tout est à refaire, ou presque, ce qui n’a pas empêché La Piscine d’ouvrir en temps et en heure grâce à un bon coup de collier salvateur : « Et là, je me dis, wow, c’est parti. Les choses se sont vite enchaînées, les élèves sont arrivés, les formations se déroulent tranquillement, tout ça a commencé à prospérer au fil des mois ».

C’est en discutant jeu vidéo avec des étudiants que Yoann défriche un monde dont il ignorait l’étendue : l’eSport et ses gamers stratèges dopés au clic frénétique. Lui-même amateur de loisirs vidéoludiques depuis la sortie de la Master System qu’il a « saignée comme un fou dans sa chambre », une idée surgit aussitôt dans son esprit : « En discutant, je me suis aperçu que tous ces jeunes n’étaient pas encadrés, personne ne leur explique comment ça fonctionne, ils doivent se débrouiller tout seul, le peu d’organisation qu’il y a, c’est assuré par des amateurs qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord. En plus de ça, beaucoup d’entre eux arrêtent ou sacrifient leurs études pour essayer de se lancer dans une carrière, c’est terrible ». À partir de cet effarant constat, Yoann construit les fondations de ce qui deviendra l’Esport Gaming School : « C’est calqué sur un modèle de sport-études. Il s’agit de dire aux jeunes, ok, même si ça ne sera pas facile, même si les places sont chères, tu vas tenter ta chance, on va te donner tous les moyens nécessaires avec le cadre qui va avec, et au cas où, on va te former à tout un tas de compétences digitales pour que tu aies un filin de sécurité derrière ». Structuré avec tact et habileté, le concept se matérialise rapidement sous la forme d’école et accueille sa première promotion de joueurs endurcis par des années de frag intensifs.

Est-ce à dire que ce chaudron créatif où bouillonnent mille et une idées aurait enfin déniché chaussures à ses pieds, celles qui l’emporteront loin sur le sentier de l’entreprenariat ? Le doute est permis : « Ce que je préfère, c’est le boulot de porteur de projets, c’est ça qui me plaît vraiment. La Piscine, l’EGS, c’est sans doute une étape transitoire vers autre chose, plus tard, même si, pour l’instant, j’y trouve du sens et donc mon compte ».

Un « boulot » de porteur de projets qui ne serait jamais possible sans la présence de sa femme : « Je ne ferais rien sans elle, c’est impossible. Si elle n’était pas là, je n’aurais pas tout ça. C’est pas juste un pilier, c’est plus que ça… elle est essentielle. Je crois qu’elle commence doucement à s’en rendre compte ».

Car on l’oublie souvent, mais derrière la réussite des entrepreneurs, il y a aussi l’assistance inconditionnelle des êtres aimés ; il était donc important de rendre à César ce qui est à César.