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Ritournelles, 20 ans !

Il est des anniversaires à marquer d’une pierre blanche, les anniversaires pivots, ceux qui nous font changer de dizaine et qui portent les germes de lendemains féconds. Il est des anniversaires à marquer d’une pierre blanche, les anniversaires charnières, comme celui du festival Ritournelles qui souffle le 7 novembre prochain ses vingt bougies.

Vingt bougies ! Autant d’années accomplies au service de la littérature et de la poésie contemporaine, au service des belles lettres, avec ses auteurs qui croisent les rimes et qui ferraillent au diapason du style et du rythme, des performances et de la musique, ressac de vers et de prose à l’encontre et à l’envers, entrelacs de voix et de chansons qui tissent leur cri à l’unisson ; une longévité qui force le respect et l’admiration, comme une étincelle qui crépite dans notre monde pétrifié dans la froideur des algorithmes.

Pour ces vingt ans, Ritournelles a rebattu l’amont pour y puiser dans ses souvenirs, entiers et intacts malgré les éons, afin de construire un programme lesté de plomb mais, que l’on se rassure, nullement plombant ; à dire vrai, un programme multiple et généreux, aux solives mémorielles solides, somme toute à la hauteur de l’événement. On aurait néanmoins tort de croire le festival emmuré dans un passé décomposé où les auteurs, comme des pièces de musée, sont extraits de leur remise pour se donner à voir dans une vitrine ; aux côtés des œuvres phares, acclamées jadis, se hisse le moderne et l’inédit : une web radio pour suivre les événements si l’on se trouve loin de Bordeaux, des créations littéraires et radiophoniques composées par des étudiants, une soirée « Rythm and poetry » où le rap décape son blaze et joue avec les mots…

Car ce qui frappe, ce qui nous saisit et nous étonne à l’écoute de ces performances littéraires, c’est cette synesthésie entre musique et poésie : les mots ne se lisent pas seulement, ils se goûtent, ils se hurlent, ils se chantent, ils s’unissent dans une symphonie triomphale qui célèbre la vie et transcende la mort. L’on pourrait croire la poésie fatiguée et condamnée à périr sur les étals de bibliothèques poussiéreuses ; il n’en est rien. Il suffit d’assister à l’une de ces lectures-performances pour changer d’avis du tout au tout, les yeux vernis des couleurs des projecteurs, une vague odeur de bois dans le nez, l’âme ébranlée par le charivari des rimes, du son, des vibrations, martelées par une voix puissante qui tonne et qui résonne, sur la scène, sous les regards, parmi tous ces corps qui palpitent et qui oscillent dans les ondulations d’un piano et d’une vieille guitare.

Cependant, comme tout spectacle se termine lorsque sonne le glas, Ritournelles va tirer sa révérence au terme de ce vingtième anniversaire. Il s’agit en effet de la dernière année du festival sous sa forme actuelle ; est-ce à dire que les mots ne chanteront plus dans les vignobles du bordelais ? Balayons ici les inquiétudes : l’association Permanences de la littérature, qui organise et produit l’événement, l’assassine pour mieux le ressusciter l’année prochaine avec le retour de « Littérature en jardin », une bien belle occasion de lustrer la rime sous une météo plus clémente…

… Et peut-être aussi, en fin de compte, de pousser la ritournelle vers de nouveaux horizons.