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Claudia Calcina – L’ombrelle éco-durable

Esseulés dans leur monticule de sable, les parasols gisent et s’enlisent sur leur bord de plage, les couleurs délavées par la chaleur du soleil et le sel de la mer ; souvent tristes, parfois cassés, ils s’abiment et s’étiolent en quelques semaines pour échouer ensuite dans une benne à ordures, là-bas, dans la rue, amers de n’avoir pas su offrir leurs services plus longtemps… Car s’il est bien un objet aujourd’hui peu valorisé, jaugé à sa seule vertu utilitaire, c’est sans nul doute ce pauvre parasol, cette malheureuse ombrelle de plage achetée une poignée d’euros pour s’offrir l’océan sans subir ses désagréments. Peu robustes, claqués au moindre coup de vent, ils n’inspirent pas une grande sympathie avec leurs couleurs sombres et leurs motifs géométriques surannés – sitôt utilisés, sitôt jetés, jusqu’à ce qu’un remplaçant lui ravisse sa place ! Le parasol serait-il enchaîné dans ce ressac consumériste ?

C’est précisément ce destin funeste qu’essaie aujourd’hui de briser Claudia Calcina avec Klaoos, son entreprise de fabrication de parasols, d’ombrelles et de parapluies haute qualité. Originaire de Sardaigne, depuis naturalisée française, Claudia, qui se rêvait autrefois astronaute, a travaillé à Paris au sein d’un service du ministère de l’agriculture avant de prendre le large pour Bordeaux. Tiraillée par l’envie de nouveauté, elle aspire à d’autres horizons : « Je me suis dit que c’était peut-être le bon moment de changer de métier. Entre temps, j’ai eu ma deuxième fille, ce qui m’a laissé le temps de la réflexion ». Dans le moyeu de ces bouleversements personnels et professionnels, Claudia sait déjà ce qu’elle veut même si elle n’en a pas encore une idée très précise : « J’avais envie de faire quelque chose qui n’avait rien à voir avec mes penchants personnels – le côté littéraire et culinaire – en fait, j’avais surtout envie de changer les étiquettes qui m’étaient attribuées ». Déterminée à heurter le préconçu pour mieux le démolir à coups de masse, et encouragée par sa découverte des neurosciences qui lui font prendre conscience de l’extraordinaire plasticité du cerveau – « J’ai compris que l’on est capable de faire et d’apprendre tout un tas de choses très pointues au cours de sa vie », elle s’embarque dans le navire de l’entreprenariat pour un voyage dont elle ignore la destination, mais qui lui a déjà permis de se redécouvrir elle-même.

L’idée de parasols haut de gamme, durables et éco-responsables lui vient rapidement en se remémorant les doux moments écoulés sur les rivages de son île : « Quand j’étais petite, j’allais souvent à la plage et je ne trouvais pas de parasol de bonne qualité. Ils étaient souvent fragiles, ringards ». À partir de ce constat, Claudia précise ses objectifs et cristallise son goût du beau pour le mettre au service de sa nouvelle entreprise : « Au début, c’était une démarche assez artistique – le parasol a aujourd’hui une image peu valorisante, il est très ringard, très “beauf”. Je voulais redonner de l’esthétisme à ce produit, qui avait de l’allure dans les années 60 / 70, avec des couleurs à la mode ». Les enjeux, désormais posés, se révèlent à la hauteur du travail titanesque qui l’attend : la filière du parasol a été décimée en Europe et les rares industriels qui s’échinent encore à lui donner vie se fracassent contre les légions de produits bon marché, vite cassés en provenance d’Asie, notamment de Chine. Plus encore, il s’agit de transformer les mentalités vis-à-vis d’un produit emprisonné dans sa fonction utilitaire : « Les nouvelles générations ne se sont pas appropriées le parasol ; en fait, la plupart des gens ne pensent pas à en acheter avant d’avoir des enfants. Je me suis dit : il y a un gros défi à relever. Il faut que mes parasols soient quelque chose qu’on ait envie d’avoir, que ce soit un achat coup de cœur ».

Dès lors, Claudia se démène et s’agite sur un rythme de travail frénétique : les premiers prototypes prennent chair au bout de six mois et, quoique imparfaits à certains égards, jettent en définitive les fondations de Klaoos, peu après consolidées avec un projet de financement participatif auréolé d’un franc succès. Les premiers parasols s’envolent auprès des esthètes et des curieux tandis que Claudia s’escrime à préparer l’année 2018 en multipliant les rencontres. Ici un partenaire, là un collaborateur, sans oublier la commercialisation menée tambour-battant auprès des magasins. La tâche n’est pas toujours aisée, surtout lorsque l’on s’astreint à un haut degré d’exigence : « J’ai des standards de qualité très élevés, et il a fallu que je me sépare de certains fournisseurs qui ne me proposaient pas le niveau de finitions que j’attendais ». Aux parasols s’ajoutent bientôt des ombrelles, puis des parapluies pour cette fin d’année 2019, réalisés avec ce même amour pour le bel objet, celui qui dure et qu’on transmettra un jour futur à nos enfants.

Cette importance accordée aux détails, on la retrouve également dans les valeurs écologiques qui s’incarnent au travers des créations de Claudia. En Sardaigne, certaines plages ruinées par le tourisme de masse ont marqué ses esprits au fer ; il n’était donc pas question de fabriquer du broc jetable que l’on délaisse ci et là avec impudence. « Les toiles sont fabriquées à partir de plastique recyclé, et je fais appel à des imprimeurs labellisés Imprim’vert, qui sont cadrés dans leurs procédés par différentes normes et obligations environnementales – notamment d’utilisation d’une encre de haute qualité, où certaines substances nocives comme les solvants sont absentes ». Car on ne se l’imagine peut-être pas, mais la confection de tels produits, lorsqu’elle n’est pas maîtrisée, saccage et pollue l’environnement à l’extrême : « Au-delà de l’aspect humain et des conditions de travail qui peuvent être terribles dans certains pays tiers, l’impression, pour le textile, est l’un des postes les plus polluants dans la chaîne de fabrication. Ça génère énormément de déchets, tout part dans les rivières ». Pour Claudia, ce choix éthique n’est toutefois pas sans conséquence notable : « Le recyclage du plastique coûte malheureusement très cher, mes marges sont minimes ».

Mais là n’est pas forcément l’essentiel, car comme elle le précise, « La rentabilité n’est pas mon objectif ultime. Bien sûr, j’ai besoin d’être rentable pour continuer à vivre, mais ce n’est pas ce qui me motive ». À l’heure où les entreprises peuvent graver leur raison d’être dans le marbre de leurs statuts, il semblerait que Claudia ait trouvé la sienne : « J’ai besoin de travail qui ait du sens ; je suis ce qu’on appelle un entrepreneur social, et le profit n’est pas une fin en soi ».

Si sa quête de sens n’est pas tout à fait achevée, au moins a-t-elle l’impression de bourlinguer dans la bonne direction – faire sus à l’éphémère, réhabiliter l’ancien et le durable, avec, sous-jacente, cette même ritournelle sur le bord des lèvres : comment faire davantage d’un point de vue social, solidaire et environnemental ? Pendant que certains y réfléchissent encore, bras ballants, Claudia s’est retroussée les manches pour faire sienne cette cause nouvelle.

 

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